[Nouvelle] Buffle-73

Le retour de Foxanne Maupertuis (après Un espace glacé) ! Même si cette nouvelle se lit indépendamment de l’autre avec ce personnage.
Je vous laisse découvrir cette histoire dont le point de départ imposé est, justement, son titre. Un challenge que j’ai relevé avec plaisir.

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C’était une vraie chance pour Foxanne d’être la première sur les lieux. La mineuse de glace savait que, sous peu, les chercheurs de gaz rares et de métaux précieux seraient de la partie. Le coin deviendrait vite aussi fréquenté que le hall d’arrivée de la station Hills-One. La comète qui était venue chambouler ce secteur du Nuage d’Oort était, comme à chaque fois que ce genre d’événement arrivait, une aubaine. Elle avait entraîné avec elle des blocs de glace ou de roche, elle avait bouleversé la toponymie du coin, et elle avait apporté dans son sillage quelques éléments extrasolaires alléchants.

La jeune femme était rattachée à la raffinerie Opik-3. Cette dernière, une station-usine où absolument tout était rationné, était le port d’attache de son petit vaisseau de forage. Ce dernier lui faisait également office de chez-elle, n’ayant pas le luxe de se payer un studio quelque part. L’astronef lui avait été attribué à l’obtention de son examen, et, depuis, elle cherchait de l’eau sous forme de glace dans le Nuage. Elle avait, dès son plus jeune âge, jeté son dévolu sur cet élément — vital à la survie des humains à plus d’une année-lumière de leur berceau d’origine. Il faut dire que la famille Maupertuis était dans le métier depuis des générations, ce qui avait facilité sa propre vocation. De toute façon, ce n’était pas comme si les offres de boulot étaient nombreuses pour quelqu’un qui naissait sur Hills-One.

— Dean, lance les censeurs. La pagaille qui a été semée ne remonte pas à si longtemps, je ne veux pas me prendre un caillou non stabilisé sur la tête. On va y aller doucement, mais je suis sûre qu’il y aura suffisamment de glace pour remplir ma soute ! Je te laisse les commandes.

— Commande enregistrée. Scanners lancés et réduction de la vitesse de 42 %. Manœuvres d’approche en cours.

Elle déclipsa sa combinaison de son fauteuil de pilotage, puis se dirigea vers l’échelle centrale pour descendre vers le poste de forage. Elle était seule sur son vaisseau — I.A. exceptée — et cela lui convenait parfaitement. C’était une solitaire, peut-être même était-elle un peu asociale. Alors passer la moitié de sa vie dans un petit rafiot au milieu du vide était, pour elle, ce qu’il y avait de mieux au monde. Les quelques contacts humains qu’elle avait, lorsqu’elle livrait son précieux chargement de glace à Opik-3, étaient amplement suffisants pour elle. Et les échanges avec sa famille basée sur le complexe gigantesque qu’était Hills-One finissaient de remplir son besoin de liens affectifs. Aussi toute son énergie était exclusivement consacrée à traquer la glace.

Elle s’installa à son poste de forage. Pour le moment, elle regardait les plans larges du scanner. Si quelque chose apparaissait, elle passerait aux lunettes de précision.

— Quel bazar dis donc ! Le truc qui est passé par là ne devait pas être tout petit… Je me demande jusqu’où il ira. Laquelle de nos chères planètes le vaporisera ?

Elle était encore à sa rêverie sur les corps célestes d’un système solaire interne qu’elle ne connaîtrait jamais, lorsque la voix électronique de Dean retentit.

— Attention. Réception d’un message de détresse.

— Quoi ? Et merde… Passe-le et cherche sa provenance exacte.

— Commande enregistrée. Recherche en cours.

Aucun humain ne laissait jamais personne en déroute. Pas besoin de loi ou de règlement pour cela : c’était juste du bon sens. On faisait aux autres ce qu’on souhaitait qu’on nous fasse, si un jour on se retrouvait dans leur situation. L’entraide était essentielle pour survivre dans les conditions difficiles qu’était la vie quotidienne dans l’espace.

« Ici Buffle-73, nous réclamons assistance. Notre cargo a percuté un rocher qui est resté miraculeusement enfoncé dans la coque. Pas de dépressurisation, mais on ne peut plus circuler, c’est trop risqué. Merci de venir nous chercher ! »

Foxanne fronça les sourcils.

— Buffle-73 ? Mais c’est quoi ce nom ?

Afin de mieux identifier les vaisseaux autorisés à voler, les multinationales qui contrôlaient l’exploitation des ressources en espace profond avaient signé une charte de nomenclature, plus d’un siècle auparavant. On savait ainsi, suivant le secteur et sa langue officielle, qui était qui. Le vaisseau de Foxanne était donc immatriculé Opik-3-M-033-GL : sa station d’attache, la première lettre de son nom de famille, l’incrément à tout cela, et enfin, sa spécialité et sa langue : GL pour glace, et en français. Un nom comme « Buffle-73 » n’avait donc rien de tout cela, et même si cela avait été un surnom, c’est le matricule qui aurait dû être communiqué dans un message de détresse.

— Mon vieux, ce n’est pas que je ne veux pas venir, hein… Avec la valse des comètes et autres corps solides qu’il y a eu dans le coin, tu as de la chance de ne pas avoir été vaporisé ! Mais quand même, c’est quoi ce nom ?

Elle s’apprêtait malgré tout à répondre par la positive, il était hors de question de ne pas leur venir en aide. Même si elle ne savait pas trop comment elle pourrait accueillir plus de cinq personnes à son bord. Heureusement, l’endroit allait bientôt grouiller d’autres mineurs qui pourraient, eux aussi, prendre des rescapés.

— Ici Foxanne Maupertuis, matricule M-033-GL. Message bien reçu, je viens à votre rencontre dès que je vous ai localisé. Je fais suivre votre message pour mes confrères qui devraient arriver d’ici quelques heures au plus tard.

Elle enfonça le bouton de diffusion, puis s’adressa à son ordinateur de bord.

— Dean, ils sont en carafe à quel endroit ? Est-ce que tu sais à quoi fait référence ce nom de vaisseau ?

— Commande enregistrée. Localisation en cours grâce au cône d’émission. Nom inconnu dans mes bases de données, nomenclature non respectée.

— Mouais, ça, je le savais déjà… D’où viennent donc ces gus ?

Elle avait les yeux rivés à son scanner lorsque ce dernier bipa. Le mystérieux cargo venait enfin d’être détecté par son vaisseau. Elle avait depuis longtemps transmis l’info aux autres mineurs en approche, qui s’étaient eux aussi étonnés de ce nom singulier. Elle leur adressa les coordonnées.

— Aucune réponse du cargo, Dean ? Je ne comprends pas leur silence… Approche en contournant par bâbord pour éviter l’amas rocheux instable que je détecte. On ne va prendre aucun risque.

­— Commande enregistrée. Modification de la trajectoire. Et aucune réponse reçue de Buffle-73.

Elle espérait qu’ils n’avaient pas, au final, subi une avarie fatale. Elle avait pourtant mis peu de temps à arriver sur les lieux suite à leur message ; c’était curieux qu’ils ne soient plus en état de répondre. Sa curiosité était piquée à vif. Non seulement leur nom était intrigant, mais voilà en plus qu’ils étaient devenus mystérieusement silencieux.

— Visuel dans deux minutes.

— OK, Dean.

Foxanne bascula l’écran vidéo vers elle.

— Alors, à quoi tu ressembles, Buffle-73 ?

Foxanne pinça les lèvres. Non seulement il avait un nom bizarre, mais sa forme même était inhabituelle. Elle voyait bien en quoi c’était un cargo, vu la taille et la forme de l’engin, mais son architecture ne répondait à rien de ce qu’elle connaissait ou avait observé jusqu’alors. Même à l’époque où elle fréquentait l’astroport de Hills-One pour observer le ballet des vaisseaux en provenance de destinations qui la laissaient rêveuse, elle n’avait jamais vu un appareil comme ça. Elle le trouvait grossier, sale, guère ergonomique, et répondant peu à ce que les différentes grandes compagnies produisaient dans leurs usines.

— J’espère que je ne me suis pas fourrée dans une sale histoire ! C’est quoi ce délire ? Il ne peut pas appartenir aux « boss de l’espace »… Pas avec cette dégaine ! Dean, appelle-les et vérifie si tu détectes quelque chose de louche.

— Commande enregistrée. Balayage en cours. Ouverture du canal d’appel.

— Ici Foxanne Maupertuis, matricule M-033-GL. Je fais suite à votre demande d’assistance. Répondez !

Elle commençait à trouver tout cela suspect. Alors qu’elle s’approchait, elle voyait dans le détail l’immense bâtiment, qui aurait pu avaler le sien en entier. Les lignes étaient brutes, les angles peu logiques, les lumières éteintes ou inexistantes. Le bloc rocheux dont il avait été question dans le message était bien présent, enfoncé dans la proue comme si ça avait été du beurre. Elle passa à sa lunette de forage pour mieux observer les détails, guettant des éventuelles fuites avec ses détecteurs, bénéficiant ainsi d’un diagnostic plus fin.

— Dean, toujours rien ?

— Aucune réponse. Aucun signe de mouvement détecté.

— Bon, au moins, ce ne sont pas des pirates qui veulent me canarder. En même temps, ça aurait été un peu gros et vachement peu discret. Dean, envoie un enregistrement de tout cela aux copains, ainsi qu’à Opik-3. C’est trop bizarre. Mais continue à t’approcher, je veux en avoir le cœur net.

Elle repensait à la voix de ténor et au ton presque enjoué qu’elle avait entendu il n’y avait même pas une heure. Le commandant du cargo avait l’air d’être un chouette type qui avait eu de la chance, aussi ne comprenait-elle pas son silence actuel. Elle ne détectait aucune ouverture dans la coque, et le rocher était bien incrusté, sans fuite apparente. C’était tout aussi mystérieux que le nom du vaisseau, peint en grandes lettres grises sur le côté de l’appareil. C’était donc bel et bien le nom du bâtiment, ce qui voulait dire qu’il n’appartenait à aucune compagnie qu’elle connaissait. En tout cas, à aucune société qui œuvrait officiellement dans le Nuage d’Oort. Pourquoi se trouvait-il là ? Et surtout, à qui appartenait-il ?

Elle était en train de scruter l’appareil depuis un bon quart d’heure, cherchant par quel angle se coller à leur coque pour ouvrir un accès sécurisé, lorsque son I.A. se manifesta.

­— J’ai un relevé anormal. Je transmets sur l’ordinateur du poste de forage.

— Anormal ? Parce que le reste constaté jusqu’ici est normal, peut-être ! Allez, de quoi s’agit-il ? Ils ont enfin répondu ?

— Non, aucune réponse reçue. Le relevé concerne la diffusion du message de détresse. La balise vient de s’éteindre.

— Quoi ?

Foxanne afficha les données pour vérifier elle-même ce que Dean venait de lui apprendre. En effet, le signal de détresse avait cessé de fonctionner. En temps normal, ces appareils émettaient jusqu’à épuisement de leur batterie interne, indépendante de l’énergie du vaisseau. Cela permettait de récupérer corps et biens, même en cas de décès de l’équipage. En tout cas, c’était ainsi sur tous les bâtiments qu’elle connaissait. L’autre possibilité était, bien sûr, qu’elle ait été coupée manuellement.

— Mais c’est quoi cette nouvelle dinguerie ? Le message a été envoyé il y a une heure et la roche est toujours enfoncée dans leur proue ! Pourquoi aurait-elle été arrêtée ? C’est parce que je suis arrivée sur les lieux ? Je trouve qu’il anticipe le sauvetage un peu trop vite, ce commandant…

Elle se massa le haut du nez, entre les sourcils. Ce cargo et ses mystères commençaient à lui mettre les nerfs en pelote.

— Dean lance le détecteur de chaleur, je veux être vraiment sûre de ce que j’ai devant moi. Je le recalibre pour 37°, ça le changera des poches de lave basaltique !

— Commande enregistrée. Détection en direction de Buffle-73 activée.

Elle n’aimait pas ce silence radio ni cette absence de lumière et de mouvement.

— Rien. Soit leur revêtement est trop blindé pour mes censeurs, soit… C’est à n’y rien comprendre !

Elle balayait encore de long en large l’appareil lorsque Dean se manifesta.

— Changement d’angle d’approche pour s’aligner sur la trappe d’accès extérieure que j’ai détectée à bâbord. J’active la combinaison de sortie spatiale.

Foxanne soupira et hocha la tête. Elle savait bien, en approchant de l’étrange vaisseau, qu’elle risquait de passer par une sortie extérieure si l’équipage avait des ennuis. Mais ce n’est pas pour autant que c’était une de ses activités favorites.

Se résignant à laisser ses instruments de mesure, elle se dirigea vers l’échelle centrale de son vaisseau pour atteindre l’étage inférieur et le sas de sortie. Son harnachement l’attendait là, vérifié comme il se doit par Dean. Elle ôta sa tenue de travail, à savoir un pantalon aux nombreuses poches et un t-shirt qui avait connu des jours meilleurs, pour enfiler la fine combinaison isotherme. Puis elle se glissa ensuite dans la tenue spatiale à proprement parler, une carapace rigide et protectrice pour pouvoir s’aventurer dans le vide spatial.

Pendant qu’elle mettait l’ensemble, Dean avait stabilisé le petit vaisseau parallèlement à la trappe de Buffle-73. Il lança les quatre ventouses aimantées qui se fichèrent autour de cette dernière. Elles permettaient ensuite de déployer, le long de leurs câbles, des toiles plastifiées et résistantes pour créer un couloir d’accès entre les deux vaisseaux. Il n’était absolument pas hermétique, mais permettait de guider les humains d’une ouverture à l’autre sans effort, et sans risquer de glisser le long d’une des coques.

— Couloir installé. Le sas est prêt.

— Merci, Dean. J’arrive.

Foxanne vérifia l’étanchéité de sa combinaison et de son casque, puis entra dans le sas et le verrouilla derrière elle. Elle était prête à découvrir ce qu’il en était de l’équipage de ce mystérieux cargo.

— OK, tu peux faire le vide, je suis prête à sortir.

— Commande enregistrée. Procédure de sortie enclenchée.

L’alarme de décompression sonna dans le sas, puis la trappe s’ouvrit devant elle. Son horizon visuel se bornait au plastique du tunnel amovible, et à l’écoutille en face sur la paroi de l’autre vaisseau. Foxanne s’élança.

— Continue à transmettre aux copains, Dean. Je suis au niveau de la porte, mais sa commande d’ouverture n’a plus de jus. Je vais utiliser le vérin manuel.

Elle était soulagée de constater que le principe d’ouverture ressemblait, grosso modo, à ce qu’il y avait sur la plupart des vaisseaux : une commande électronique et, en secours, une ouverture avec une manivelle ou une valve. Cela lui demanda un certain effort, car sa position n’était pas la plus confortable, mais les battants s’écartèrent peu à peu.

— C’est bon, je vais pouvoir entrer. Je garde le micro ouvert, tu m’alertes si jamais tu détectes un danger quelconque.

— Commande enregistrée. Surveillance enclenchée.

La jeune femme n’était pas très à l’aise, c’était la première fois de sa vie qu’elle se livrait à un tel exercice en condition réelle. Elle avait, comme tous ses semblables, opéré des simulations d’intervention, mais n’avait jamais eu l’occasion de les appliquer pour de bon. Elle constata qu’elle se trouvait dans une large pièce, qui ouvrait sur ce qui ressemblait à un sas. Plusieurs combinaisons auraient dû se trouver là, vu les logements prévus à cet effet dans le mur. Elle fronça les sourcils en constatant qu’il n’en restait aucune.

— Bizarre, il manque les combinaisons de sortie spatiale… Il n’y avait pourtant personne dehors, je les aurais détectés si cela avait été le cas.

Elle aimait de moins en moins la situation. Le silence mystérieux après l’appel de détresse, l’absence de chaleur dans son détecteur, le manque de courant pour ouvrir la trappe, l’absence des combinaisons… Cela commençait à faire beaucoup pour sa tension déjà éprouvée par la situation inhabituelle. Délaissant la salle qui ne présentait rien d’autre de marquant, sa console étant bien évidemment éteinte, elle se dirigea vers l’unique accès au reste de l’appareil. Elle entra dans le sas et referma derrière elle, puis appuya sur l’unique bouton de l’étroit couloir.

— Bah tiens, bien sûr, pas de courant non plus !

Sa lampe frontale était allumée depuis qu’elle était entrée dans le vaisseau, et cela limitait son champ de vision, accentuant la sensation oppressante. Elle força l’ouverture de la porte, s’attendant à entendre une alarme quelconque. Mais Buffle-73 restait silencieux, même face à cette intrusion. Elle ne voulait pas se perdre dans les méandres de l’énorme appareil, aussi opta-elle pour une visite précautionneuse, sans trop s’éloigner du chemin de retour. Elle emprunta le couloir en direction de la poupe pour commencer.

Elle avançait en regardant dans chaque pièce qu’elle croisait. Les couloirs étaient vides, personne ne venait à sa rencontre. Elle croisa plusieurs postes informatiques qui étaient tous éteints, et aucun des marquages sur les murs ne lui donnait d’indication compréhensible. Elle arriva à une large porte à double battant. Derrière elle se trouvait un monte-charge, flanqué d’un escalier qui descendait au niveau en dessous. Elle se doutait qu’il lui faudrait emprunter ce dernier vu l’absence d’électricité constatée partout à ce niveau.

— Bon, je suppose que je me dirige vers la soute en passant par là. Dean, je descends voir la cargaison.

Mais l’immense pièce de stockage était vide. Aucun chargement n’était arrimé au sol, et en faisant le tour, elle constata que seules quelques caisses d’outil de maintenance traînaient ça et là. Le cargo était donc sur un trajet retour, sans avoir eu de contrat pour revenir à son port d’attache. Cela expliquait aussi pourquoi aucun membre de l’équipage n’avait besoin de se trouver à ce niveau. Était-ce aussi la raison pour laquelle le courant était coupé ? C’était curieux, mais pas forcément idiot. Le capitaine avait peut-être choisi de privilégier les équipements vitaux. Elle prit la décision de remonter vers le sas, puis de partir cette fois-ci vers la proue.

Elle n’avait aucune idée de la manière dont les quartiers avaient été répartis, mais il lui semblait tout de même qu’elle se trouvait à proximité de la coquerie et des réserves. Il avait même croisé un espace de repos avec des fauteuils passablement abîmés et deux petites tables. Il faudrait d’ailleurs vérifier ce qui restait sur place si elle se retrouvait avec des bouches à nourrir, car ses réserves personnelles ne permettraient pas de subvenir aux besoins de tout le monde. Plus encore que la nourriture, il lui faudrait charger de l’eau. Vivre dans un quotidien rationné était habituel pour elle, mais sans doute pas pour les membres de ce bâtiment.

Elle poursuivait sa lente exploration. La manière dont les pièces et les couloirs s’agençaient lui laissait penser que ce niveau devait vraiment être dédié aux échanges entre les membres de l’équipage, puisqu’elle arriva même à un espace qui ressemblait à une ancienne serre inutilisée. C’était curieux d’avoir laissé un tel espace à l’abandon, alors que la culture hydroponique à bord d’un vaisseau offrait un luxe incroyable pour ceux qui en bénéficiaient. Les plafonniers étaient bien sûr éteints, la terre semblait presque totalement desséchée. Elle s’effrita sous les doigts gantés de Foxanne, qui creusait dans les larges bacs sans trop savoir ce qu’elle cherchait. Elle pinça les lèvres. Un tel lieu à l’abandon n’était pas normal non plus. Elle s’était dirigée machinalement vers le fond de la resserre, là où de grands morceaux de plastique recouvraient des jardinières. C’est alors que son I.A. l’interpella, la sortant de sa langueur.

— Message entrant depuis la direction d’Opik-3. Je transmets.

— Hein ? Mais c’est la journée des bizarreries ! Que me vaut l’honneur d’un appel de la raffinerie ?

Elle avait toujours les yeux rivés sur l’étrange amas quand une voix féminine résonna dans son casque. Les bâches semblaient avoir été étalées volontairement, recouvrant minutieusement plusieurs bacs. Elle se concentra sur le message en tendant la main pour les soulever, sans pour autant aller jusqu’au bout de son geste.

« À l’intention de Foxanne Maupertuis. Suite à votre rapport envoyé à la station, nous vous informons que vous ne pouvez en aucun cas sauver qui que ce soit sur ce vaisseau. »

Le cœur de la jeune femme sauta dans sa poitrine, ne comprenant pas la phrase qu’elle venait d’entendre. Malgré l’absence de signes de vie, la balise de détresse coupée, les lumières éteintes et la carlingue usée… La jeune femme fronça soudain les sourcils. Elle commençait à se demander si elle n’essayait pas de nier la vérité, celle que son cerveau entrevoyait peu à peu. Celle qu’Opik-3 était en train de lui confirmer.

« Nous avons retrouvé sa trace dans nos bases de données, dont une copie est jointe. Cet appareil a été porté disparu il y a… il y a un siècle et demi. Ils sont tous morts depuis longtemps, là-dedans. Vous ne pouvez plus rien pour eux. Nous sommes désolés. »

Foxanne trembla des pieds à la tête, prise d’un frisson nerveux. C’était bien ça, ce qui expliquait tellement de choses… Même si elle avait l’impression d’entendre encore cette voix chaleureuse qui demandait assistance. Est-ce que la comète aurait pu générer un champ électromagnétique suffisant pour que la balise redémarre juste quelques heures ?

« Vous avez reçu un message fantôme. C’est la seule explication. Le mystère reste de savoir pourquoi leur émetteur de détresse n’a pas fonctionné initialement il y a cent cinquante ans. Nous allons envoyer une équipe dédiée dans les prochains jours, pour répondre à cette question et clore ce dossier. Et bien sûr récupérer les corps afin de les rendre à leurs familles, s’ils ont des descendants. »

Foxanne était sonnée. Elle souleva la bâche par acquis de conscience. Plusieurs squelettes se trouvaient là, à même la terre. Il restait même des traces des plantes auxquelles les corps avaient dû servir de compost. Le responsable de la serre avait sans doute essayé de prolonger leur survie le plus longtemps possible, avec ce qu’il avait sous la main. Elle essaya de contenir le mieux possible la nausée qui montait, et évita de toutes ses forces de vomir dans son casque.

« Vous avez autorisation de récupérer les éventuels éléments de valeur que vous trouverez si vous souhaitez poursuivre votre exploration ; aucune compagnie actuelle ne viendra les réclamer. Nous avons aussi informé les autres vaisseaux en approche que le sauvetage était caduque. »

Foxanne ne se sentait plus la force de continuer ses recherches. La soute ne contenait de toute façon aucune marchandise, et elle ne voulait pas tomber sur d’autres squelettes. Elle avait les jambes cotonneuses, et n’arrivait pas à détacher son regard de la terre qui semblait encore presque vivante. Elle la toucha pour en avoir le cœur net, enfonçant sa main dans la matière inerte. Combien de temps avaient-ils réussi à faire pousser leurs légumes avant de tous succomber ? Comment avaient-ils vécu la raréfaction de leurs ressources ? Étaient-ils morts de faim ? De soif ? Ou d’absence d’oxygène ? Elle repensa aux combinaisons manquantes, et aux réserves d’air qu’elles contenaient. Ils avaient sans doute tenu le plus longtemps possible, jusqu’à ce que la mort l’emporte sur l’espoir.

« Nous ne savons pas comment l’équipage a… géré… l’absence de réponse à son message de détresse. Aussi, si vous avez besoin d’un soutien psychologique suivant ce que vous aurez vu à bord, le service médical se tient bien sûr à votre disposition lors de votre retour à la maison. »

Elle retourna tant bien que mal à son vaisseau, le cœur au bord des lèvres. Elle n’osait pas regarder autour d’elle, fixant le sol, et évitant de regarder dans les pièces ouvertes de peur d’y voir d’autres traces de ce qui avait pu se passer. Les conditions tragiques dans lesquelles l’équipage avait fini sa vie la ramenaient à sa propre existence, si fragile. Son poing était serré autour d’une motte de terre qui contenait un minuscule bulbe et une petite racine rabougrie. Elle avait réagi impulsivement lorsque ses doigts l’avaient senti dans le dernier bac. Elle y voyait une ultime trace de la volonté de survivre de l’équipage. Ferait-elle pousser à son tour cette plante ? Lui sacrifierait-elle une petite part de son quota d’eau ? Peut-être. Pour ne jamais oublier que l’humain n’était que bien peu de chose dans l’espace.

« Nous sommes désolés de ce triste dénouement. Bon courage à vous, Foxanne Maupertuis. Fin de transmission. »

Ainsi, elle avait juste répondu à l’appel de détresse d’un mort.

Elle n’avait plus qu’à retourner miner la glace froide, silencieuse et fiable.

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