[Nouvelle] D’un sens à l’autre

Cette nouvelle a tout d’abord été écrite en revenant du festival Nice Fictions 2018, pour l’appel à textes des éditions Arkuiris dont le thème est « la gastronomie ». Puis, comme elle n’a pas été retenue, je l’ai travaillé dans une nouvelle version plus orientée sur les odeurs (qui restait la base de mon récit) pour le concours de l’ENSTA dont le thème était « alchimie des parfums, mystère des fragrances ». C’est cette version qui figure ci-dessous, car je la trouve plus aboutie et mieux travaillée.

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Le fauteuil à suspension électromagnétique glissa silencieusement vers les offices. Le chef Biadh était sidéré. Sa fille avait décidé de tourner le dos aux plaisirs que le palais pouvait apporter aux êtres humains. Elle lui avait annoncé, un quart d’heure plus tôt, qu’elle se dirigeait vers des études olfactives.

Les sens humains étaient devenus, au cours des siècles précédents, les ultimes vecteurs d’épanouissement et, par conséquent, de réussite sociale et professionnelle. Que ce soit sur les vaisseaux long-courriers, sur les colonies à travers le système solaire, ou dans les parties encore habitables de cette bonne vieille Terre : toutes et tous ne travaillaient plus que pour la jouissance immédiate du corps et des sens. Odeurs, sons, couleurs et merveilleuses visions, sensations sur la peau et les mains, et, bien sûr, la star des cinq sens : le goût. Il avait fait de ce dernier sa spécialité, et de nombreux touristes opéraient un détour vers son restaurant gastronomique situé dans la capitale d’Encelade, une des lunes de Saturne.

Il se remémorait les paroles d’Airne, alors que le ton était monté parce qu’il essayait de la convaincre de changer d’avis. « Comment veux-tu que je veuille travailler dans le domaine du goût quand je vois les monstruosités que toi et Maman êtes ? Je ne serai jamais un pachyderme en fauteuil et personne ne le deviendra à cause de moi ! » Oliver Baidh fut tellement blessé qu’il ne répondit rien, alors qu’elle claquait la porte pour rejoindre sa navette. Tant de gens étaient obèses et ne se déplaçaient plus sur leurs propres jambes, à travers tout le système solaire. Cela ne l’avait jamais gêné ni choqué. L’évolution des comportements, des technologies et, bien sûr, des matières premières pour se nourrir avaient eu pour conséquence un grossissement global de toutes les populations.

Il observa son reflet dans la porte en inox conduisant à son bureau. Son ventre bedonnant, ses jambes et ses bras gonflés, son visage poupin et soufflé, et le fauteuil sans lequel il ne pouvait qu’à peine se déplacer. Son ex-femme et lui avaient toujours été inquiets de voir leur fille unique aussi peu épaisse, contrairement au reste de leurs familles respectives. Aujourd’hui, il se rendait à l’évidence. Elle ne souffrait que d’un dégoût profond de ce qu’ils étaient.

Il positionna son fauteuil devant son bureau et appela la mère de la jeune fille.

— Bonjour Lusan… Je suppose que notre bébé t’a déjà annoncé son choix d’études, vu qu’elle vit chez toi ?

— Bonjour. Oui, et vu ta tête, je devine que votre discussion s’est mal passée…

— Nous aurions dû voir qu’il y avait quelque chose qui clochait dans son refus de s’alimenter comme tout le monde.

— Et dans 2mn, tu vas me le reprocher, je te vois venir ! Je n’ai jamais trouvé si grave que cela qu’elle veuille limiter son embonpoint. Elle est en meilleure santé !

— Certes… Mais mon personnel a pitié quand elle vient de me voir au restaurant. Si j’avais su que c’était en vérité parce qu’elle avait honte de moi… Pour elle, c’est à cause du goût et tu n’as rien fait pour l’en dissuader !

— Je te rappelle que je travaille moi aussi dans ce domaine, Oliver. Cependant, je respecte qu’elle veuille suivre une autre voie, mais si ce n’est pas la voie royale. On ne fait pas des enfants pour soi.

— Attends… Tu savais déjà, c’est ça ? Tu savais qu’elle ne ferait pas d’études gustatives ?

— Comment veux-tu qu’on puisse dire ça au grand chef Biadh ? Tu n’as jamais voulu entendre autre chose que saveurs et goûts. Elle aime les odeurs, et elle est douée pour ça.

— Toi et tes serres hydroponiques ! Mais tu fais pousser des aromates et des épices ! Ça se goûte, tout ça…

— Mais ça se sent, aussi. Et… elle fait aussi pousser des fleurs non comestibles, dans un petit carré que je lui ai octroyé.

— Des fleurs ? Pour leur parfum ? Tu es…

— Arrête ! C’est notre fille, et son futur m’importe autant que toi. Elle fera des parfums pour les cabines olfactives, voire des senteurs de luxe si elle tire bien son épingle du jeu. Elle sera surtout heureuse, et c’est le plus important. Si tu l’aimes, apporte-lui ton soutien. Accepte-la pour ce qu’elle est, pas pour ce que tu veux qu’elle soit. Je coupe là cette discussion. De toute façon, son dossier est déjà envoyé. Bonsoir, Oliver.

Il contempla l’écran vide. Il était dévasté de se sentir ainsi exclu d’une décision si importante pour l’avenir de sa fille unique, en plus de cette compréhension violente et soudaine du regard qu’elle portait sur son apparence. Bien sûr qu’il l’aimait, qu’il voulait son bonheur et la soutenir. Mais le choc était immense.

 

***

Cela faisait maintenant un an qu’Airne suivait ses cours. Elle n’avait reçu que quelques messages écrits de son père depuis leur dispute. Aucune holodiscussion, ni même un appel vidéo, ce qui l’attristait. Au moins, ses études se révélaient à la hauteur de ses attentes.

— C’est juste incroyable, Maman ! Je découvre un vaste monde dont je ne connaissais qu’une toute petite fraction. Savais-tu que même la glace naturelle, comme celle de ma lune de naissance, a une odeur ?

— Je ne le savais pas. Je suis vraiment heureuse pour toi, ma chérie. Ah ! Je t’ai envoyé les boutures comme tu m’as demandé. Cela prendra quelques semaines, le temps du trajet en navette, mais tu les recevras à temps pour ton exposé.

— Merci à toi ! Euh… tu as eu des nouvelles visio ou holo de Papa, de ton côté ? Il reste évasif dans ses écrits.

— Non… Je crois qu’il s’est totalement consacré à son travail. Avec succès, d’ailleurs, son restaurant a fait parler de lui récemment, même si je ne sais pas à quel sujet. Depuis le divorce, nous avons le moins de contact possible.

— C’est idiot de ma part, désolée Maman. J’espérais qu’il prendrait le temps de te demander comment cela se passe ici. Enfin, en plus de ce que je lui raconte par écrit. Qu’il t’appelle pour te poser des questions, tu vois ?

— Je suis désolée, ma puce… Tu veux que je l’appelle ?

— Non, laisse tomber, c’est pas grave… Merci encore pour l’envoi du colis. Je te laisse. Je t’embrasse, Maman.

— Moi aussi, mon cœur.

Airne était triste et déçue. Elle aurait aimé qu’il se manifeste en direct. Elle aurait pu se réconcilier avec lui ; à l’écrit, ce n’était pas pareil. Ils partageaient des points communs, après tout. Elle travaillait sur les odeurs alimentaires une bonne partie de son temps. Elle était convaincue qu’ils auraient pu se retrouver sur ce terrain d’entente. Mais elle restait trop fière pour faire le premier pas.

— Si tu savais comme les odeurs de ta cuisine m’ont bercé étant enfant… Sucrées, comme le caramel à l’ancienne que tu obtenais si facilement au fond de ta casserole fétiche. Ou salées et piquantes, avec cette manière particulière d’accommoder des protéines d’insectes avec quelques épices martiennes bien dosées. Es-tu seulement conscient que tu as ta part de responsabilité dans mon choix d’études ?

Elle soupira en attrapant son sac sur sa couchette. Il fallait qu’elle se rende en cours.

 

***

 

— Voilà, chères consœurs et chers confrères, pourquoi j’ai décidé de travailler exclusivement dans cette direction : oui au plaisir de la table, non à l’obésité !

Un tonnerre d’applaudissements salua le discours du chef Biadh. Il avait surpris un grand nombre de critiques culinaires en opérant ce virage deux ans plus tôt. Après tout, la plupart des aliments arrivaient séchés, déshydratés, ou reconstitués à ses officines. Il faisait office de magicien pour transformer ces éléments artificiels, synthétiques ou cultivés sous serre en plats délicieux et inventifs. Mais depuis la violente dispute avec sa fille, il avait travaillé comme un fou pour trouver une autre manière de s’alimenter et de ressentir du plaisir physique lié à la table, sans pour autant se retrouver à grossir. Un sacré changement, mais qui portait enfin ses fruits.

Ce symposium, et la conférence qu’il venait d’y donner, lui permettaient enfin d’obtenir la reconnaissance de la profession. Il avait pu transformer sa blessure en innovation culinaire pour le bien de tous. Et le plus important se déroulerait très bientôt, comme le directeur Sron le lui confirma en lui serrant la main, alors qu’Oliver venait de descendre de l’estrade.

— Chef Biadh, je vous retrouve le mois prochain en nos murs, sur Titan. Je suis honoré que vous ayez choisi mon institution comme tout premier lieu de sensibilisation à votre cause et à ses nouveaux débouchés pour mes étudiants en odeurs. Je me suis laissé dire que la présence de votre fille en nos murs n’y était pas étrangère, mais je reste très fier d’en avoir la primauté.

Après tout, c’était grâce à elle qu’il en était là aujourd’hui. Elle lui avait donné l’impulsion nécessaire à cause du besoin, viscéral pour lui, de retrouver son estime. Elle lui avait également fourni la solution : une bonne partie du plaisir de manger venait de l’odorat, ce qui était peu exploité par ceux qui vivaient du goût. Il avait alors décidé, deux ans plus tôt, de devenir un chef des fragrances culinaires. Et il y était arrivé ! On réservait des mois à l’avance pour venir tromper ses papilles dans son restaurant, en se nourrissant presque exclusivement d’odeurs. On soulevait une cloche, on brisait une coquille, on coupait un dôme gelé, et les effluves venaient chatouiller le nez en abusant le palais. On avalait alors un simple cube ou une pâte aux proportions réduites, d’un goût plutôt neutre et qui contenait uniquement le nécessaire pour faire fonctionner son métabolisme. Le cerveau n’y voyait que du feu tant on le saturait de parfums exquis : viande marinée aux oignons revenus dans du beurre et grillée comme sur un barbecue, friture de petits crustacés en panure à la sauce de soja, soupe de fraises de Titan à la menthe terrienne, et bien d’autres encore. Sa créativité n’avait plus aucune limite, puisqu’il n’avait besoin que de peu de produits, parfois fort coûteux, pour créer ses menus aromatiques.

 

***

 

 

Airne ne savait pas quoi penser. Elle ressentait des émotions très contradictoires. Excitée, impatiente, car le sujet était formidable. « Se nourrir d’odeurs… C’est juste génial, Papa. Bien joué. Mais pourquoi viens-tu jusque dans mon école pour en parler ? Qu’est-ce que tu me veux ? » Car, oui, elle était aussi irritée. Il ne lui avait jamais donné l’impression de manifester de l’intérêt pour son parcours, et voilà qu’il débarquait en personne pour présenter de nouvelles perspectives d’embauche à ses camarades. Comment devait-elle réagir ? L’ignorer ? Aller vers lui ? Elle rongeait son frein en attendant de le voir arriver.

— Chers étudiantes et étudiants, j’ai le privilège et le plaisir d’accueillir l’immense chef Biadh, pour nous parler de sa révolution gustato-olfactive !

Airne manqua un battement de cœur. Des odeurs délicieuses lui rappelant son enfance furent diffusées dans l’immense amphi : des senteurs délicates et appétentes qui donnaient l’impression d’assister à un banquet parfait. Elle se revoyait toute petite, cachée dans un coin de l’immense cuisine professionnelle, le nez en l’air pour ne rien perdre des parfums de la cuisine de son père. Tous les élèves se laissèrent transporter. Pain chaud. Tajine de volaille aux olives. Clafoutis aux cerises. Café moulu.

Puis il entra. S’appuyant sur deux béquilles, il avançait en tremblant sur ses jambes flasques. Il la cherchait du regard, anxieux de sa réaction. Il ne l’avait pas contacté visuellement pour lui faire cette surprise. Il souhaitait qu’elle pose un regard différent sur lui.

— Bonjour à toutes et à tous. Comme votre directeur vous l’a dit, je viens vous parler d’une nouvelle perspective professionnelle. J’ai compris la vision du monde d’une personne très importante pour moi. Je la respecte, et je veux travailler moi aussi pour les générations futures, sans pour autant tourner le dos à mon amour de la gastronomie. C’est pour cela…

Sa voix se brisa, car il venait de croiser son regard.

Sautant de son strapontin, Airne courut se jeter à son cou dans un élan d’amour absolu.

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