[Nouvelle] Deadline

Cette nouvelle a été écrite en 1h45 durant le Match d’écriture des Utopiales 2018 ! J’ai découvert le thème au moment de son tirage au sort, et j’ai choisi de prendre une contrainte supplémentaire.
Thème : D’abord, on a remplacé un doigt
Contrainte : Aux abords d’une tornade
C’est toujours un exercice absolument génial à faire, et je suis fière de mon histoire réalisée dans ce temps imparti. Elle n’a hélas pas emporté les votes du public ni du jury, mais je reconnais aussi que je ne suis pas vraiment sortie de ma zone de confort et de mes terrains de jeux habituels…

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Son atelier avait l’avantage de posséder sur une vaste baie. Les reliefs de Titan étaient toujours très inspirants, il aimait avoir le regard qui porte au loin. L’épaisse atmosphère d’azote et de nuages de méthane conférait une vue parfois fantasmagorique dont il aimait se servir pour certains de ses motifs.

Mais Khodana n’avait pas le temps, cette fois-ci, de profiter de la vue. Il avait une livraison à faire, et le délai était vraiment très court. En même temps, comment refuser une telle commande ? Le gouverneur de la lune de Saturne souhaitait une statue pour l’inauguration de son nouveau centre culturel. Mais, comme toujours avec les lignes budgétaires, cela avait pris du temps pour obtenir la validation de la dépense. Or Khodana n’avait pas voulu commencer autre chose que des croquis préparatoires, tant qu’il n’était pas assuré qu’il pourrait bien être payé. Il le regrettait aujourd’hui, car son art demandait beaucoup de minutie, et que cette dernière ne pouvait pas se faire à la va-vite.

— Heureusement que j’ai toujours de la pierre en avance…

La statue était destinée à accueillir les visiteurs dans le hall d’entrée. Il voulait donc qu’elle soit marquante pour les esprits. C’était une superbe opportunité, même si Khodana avait déjà une belle renommée. Il voyait cette commande comme une forme de chef d’œuvre, ou tout du moins un exemple le plus abouti possible de son travail. Le fait de travailler de manière traditionnelle lui conférait une aura particulière. Il appartenait à un collectif d’artistes à travers le système solaire qui avait décidé de revenir à la matière en délaissant le virtuel, le numérique ou l’éphémère. L’engouement du public avait été immédiat, sans parler des critiques et des institutions. Pour lui, c’était une évidence depuis son jeune âge : son frère aîné s’était perdu dans les limbes numériques et il avait toujours eu peur de prendre le même chemin. Très vite, plutôt que d’utiliser les outils numériques, il avait commencé à dessiner à la main, puis à modeler de la terre ou de l’argile récupérée dans les rebuts des serres hydroponiques. Ce n’est que plus tard, lorsque ses parents avaient compris qu’il ne ferait jamais des études classiques, que Khodana avait découvert la pierre. Les quartiers troglodytes de sa ville lui avaient fourni la matière première, sa créativité avait fait le reste.

 

 

***

 

 

— Bon, ça va être le moment de tester mon nouveau doigt. Il ne va pas falloir qu’il me lâche, celui-là. J’aurais peut-être dû attendre avant de passer le cap ! J’ai encore mal géré mon timing, moi…

Une des artistes de son collectif lui avait vanté les mérites des remplacements cybernétiques. Dizain était peintre, et son doigt-pinceau lui avait permis de gagner en précision. Ce dernier n’était pas juste un outil, car il était couplé avec ses terminaisons nerveuses. Son cerveau recevait des informations sur le grain de la toile, le spectre colorimétrique de la couleur, l’épaisseur de la peinture qu’elle déposait, et l’humidité de cette dernière. Elle pouvait ainsi ajuster ou calibrer avec une finesse qu’elle n’avait jamais possédée de manière naturelle. Khodana avait été époustouflé par ce qu’elle décrivait, et avait décidé de sauter le pas. L’opération, en outre, n’avait pas été lourde à réaliser : le chirurgien venait directement chez l’artiste, opérait avec une assistance robotique, et une intelligence artificielle veillait à ce que tout se passe dans les meilleures conditions. Il n’y avait ni douleur, ni séquelle, ni même de convalescence longue : quelques heures suffisaient.

Par prudence, il avait choisi de ne faire qu’un seul doigt, là où Dizain avait, depuis, réalisé d’autres implants. La connexion neuronale s’était parfaitement passée, puisqu’il sentait maintenant son ciseau de sculpteur lui envoyer des informations insoupçonnées jusque là. Il caressait les surfaces pour en apprendre la densité, il pouvait sentir quel serait le meilleur angle pour creuser la matière. Il comprenait l’emballement de la peintre. Mais c’était encore tout frais, il n’avait été opéré que trois jours plus tôt. Aucune réalisation majeure n’en avait bénéficié avant cette commande de grande ampleur.

— D’un autre côté, c’est peut-être le moment ou jamais ! Après tout, cette statue sera une carte de visite géante. Autant qu’elle inclue ce nouveau dispositif…

 

 

***

 

 

Cela faisait deux jours qu’il dégrossissait son bloc. Pour le moment, son doigt lui avait permis de mieux sentir par quel angle attaquer, et quelle partie serait plus fragile. Mais ce doigt-ciseau ayant pour but la minutie, il le trouvait un peu inutile dans ce travail d’approche globale. Il avait l’impression de perdre du temps en n’obtenant des relevés qu’au compte-goutte, en tout cas par petites parcelles. Levant le nez de sa sculpture, il fit une pause pour observer ses mains marquées par des années de travail manuel, avec un index flambant neuf en matériaux composites.

— Quel autre doigt je pourrais changer pour ça ? Un annulaire, peut-être… Est-ce que cela serait pertinent ? Sur la main gauche, peut-être, pour ne pas être gêné lors du travail final…

Il appela le chirurgien, qui, par chance, était disponible immédiatement. Alors qu’il opérait, Khodana le questionna sur la manière dont il avait développé son activité.

— Vous savez, l’outillage n’avait pas une vocation artistique au départ… Mais je me suis spécialisé là-dedans avec votre collectif : vous êtes plusieurs à vouloir devenir des artistes augmentés. Moi, au départ, je ne faisais ça que pour les accidentés !

— Vous restez dans le coin, ces prochains jours ? Parce que si jamais j’ai un autre besoin… Je suis un peu pressé par le temps en ce moment.

— Oui, oui, je vous rassure, j’ai plusieurs rendez-vous cette semaine. Et puis, de toute façon, on annonce une énorme tempête : ma navette ne va pas pouvoir décoller pour rejoindre le transporteur en orbite avant la semaine prochaine.

— C’est vrai qu’elles peuvent durer longtemps, sur Titan… J’y suis habitué, mais je peux comprendre qu’en tant qu’étranger, cela vous surprenne.

— Ho, vous savez, je suis né sur Mars ! Je connais aussi ce genre d’inconvénients météorologiques. Après, nous n’avons pas d’aussi belles tornades que chez vous…

— C’est clair qu’ici, elles peuvent être impressionnantes ! Tout mon atelier se met à trembler, c’est compliqué de bosser quand ça arrive…

— Si cela vous intéresse, j’ai au catalogue des compensateurs et des stabilisateurs qui s’intègrent à la nuque et au plexus, avec des fibres dans les jambes. C’est un peu plus long à installer, mais la convalescence est aussi courte que pour les doigts.

— Ha oui ? Vous m’intéressez beaucoup, là… Je vais y réfléchir.

Quelques heures plus tard, alors que le ciel visible par la baie vitrée commençait à s’assombrir, Khodana était de retour à son bloc de pierre. Le nouveau doigt était parfait pour son travail en cours. Il obtenait bien plus d’informations, et sur des portions plus grandes. Il était impressionné par la manière dont son cerveau gérait parfaitement des données auxquelles il n’avait jamais eu accès jusque là. C’était sans doute ça le plus incroyable : cette facilité d’adaptation aux ajouts cybernétiques.

 

 

***

 

 

Khodana était stressé. Le bureau du gouverneur l’avait contacté plus tôt dans la matinée pour lui mettre la pression. Ils voulaient savoir où il en était, connaître des précisions sur le sujet et sur la taille qu’il aurait. Il comprenait leur besoin, afin de préparer au mieux son socle et son installation, mais il était bien en mal de leur donner autant d’éléments. Son inspiration se faisait au fil de son travail : il avait souvent l’impression que le ciseau révélait la sculpture déjà contenue dans la pierre. En outre, il faisait bien souvent des ajouts de matériaux, qui pouvaient ainsi créer un volume inexistant au départ. Il avait des bétons à prise rapide, des blocs supplémentaires de roches, des pierres semi-précieuses terriennes, des plâtres pour plus de légèreté, et bien d’autres éléments au fil de sa créativité.

— Et puis cette satanée tornade qui arrive, franchement !

Il avait espéré que la tempête ne dégénère pas. Par anticipation, dès qu’il avait senti les premières vibrations dans les murs de son atelier, il avait pris rendez-vous avec le chirurgien. Celui-ci viendrait dans l’après-midi pour lui installer les stabilisateurs. La commande du gouverneur en valait la peine. Et puis, il voyait à quel point ces deux doigts augmentés lui donnaient l’impression d’avoir toujours été ainsi. Il supposait qu’il en serrait de même pour les compensateurs, et si la tornade s’approchait de la ville comme prévu, il fallait absolument qu’il puisse continuer de travailler afin de finir dans les temps. Habituellement, il s’arrêtait pendant quelques jours, le temps que la tornade s’étiole ou s’éloigne. Mais vu la date de livraison prévue, c’était impensable.

— La prochaine fois que je verrai Dizain, je la couvrirai de cadeaux ! Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais pu gérer cette commande…

 

 

***

 

Khodana n’imaginait pas l’argent qu’il avait laissé au chirurgien. Son cerveau continuait à parfaitement intégrer les nouveaux composants cybernétiques remplaçant des parties de son corps. La tornade ne s’était pas encore calmée, mais tout l’attirail implanté lui permettait de ne ressentir aucun tremblement. Il avait découvert que même sa respiration ne perturbait plus les minuscules détails qui étaient sa marque de fabrique, alors que c’était le cas jusqu’ici. Les améliorations de son corps lui ouvraient des perspectives incroyables. Il avait même sacrifié un œil, la veille, pour mieux percevoir en transparence les matières et la manière dont elle s’assemblait lorsqu’il faisait des ajouts.

Le gouverneur en personne avait essayé de le joindre lors du déjeuner, pour le presser de fournir des informations à ses équipes. Ces dernières voulaient communiquer sur les réseaux sociaux et sur les invitations à l’inauguration. Mais Khodana était loin d’avoir terminé. Les temps passés avec le chirurgien avaient grignoté de son précieux temps, même si cela s’était avéré facilitant à chaque nouvelle amélioration corporelle.

— Comme d’hab, je suis vraiment nul avec mon timing… C’est une vraie fatalité !

Il s’arrêta soudain, réalisant qu’il se demandait quelle amélioration pouvait être réalisée pour cette histoire de temporalité.

— Qu’est-ce qui peut gérer ça dans mon corps ?

Il allait appeler le chirurgien, comme par réflexe, mais suspendit son geste. Son propre reflet, renvoyé par la grande baie vitrée puisque le paysage était assombri par la tempête, le surprit.

— Je ne devais changer qu’un doigt, au départ…

Il avait eu du mal à se reconnaître. Délaissant sa sculpture, il se dirigea vers sa salle de bain pour s’observer dans le miroir. En un peu moins de deux semaines, il avait totalement transformé son corps. Sans même s’en rendre compte tellement cela lui avait semblé facile.

Son communicateur l’interpella. C’était encore le bureau du gouverneur. Il fallait vraiment qu’il se dépêche.

 

***

 

L’inauguration avait attiré des visiteurs de tout le système solaire, à la plus grande satisfaction du gouverneur de Titan. La tornade avait eu le bon goût de cesser au bon moment pour qu’ils puissent débarquer. Le centre culturel était le joyau de son mandat, une édification qui laisserait son empreinte pour les générations futures.

Les images étaient retransmises sur les réseaux sociaux, mais Dizain était venue en personne. Elle avait hâte de découvrir la sculpture de Khodana. Et puis ils avaient plein de choses à se raconter, maintenant qu’ils avaient tous les deux cédé à la cybernétisation de leur corps pour favoriser leur art. Elle regrettait juste de ne pas avoir pu le voir avant la cérémonie.

Après un discours plutôt bien tourné et enjoué, le bâtiment ouvrit enfin ses portes. Tout le public présent s’engouffra pour en découvrir les intérieurs. Très vite, les gens se dirigeaient vers les salles où se dressaient les buffets. Dizain, elle, laissa passer le flot de la foule : elle voulait surtout accéder au hall d’accueil pour en voir la fameuse statue. Le programme annonçait une figure dédiée à l’augmentation cybernétique. Elle trouvait le sujet formidable, car totalement à-propos.

Elle se figea. Il s’agissait d’un cyborg plus vrai que nature : on reconnaissait très clairement, avec une précision incroyable, tous les remplacements qui avaient été opérés. Mais ce qui frappa le plus la peintre, c’était le visage de la sculpture : elle put reconnaître, sans l’ombre d’un doute, Khodana en personne.

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