[Nouvelle] Un monde parfait

C’est un peu la première, celle par qui les concours et autres appels à textes ont commencé.
Cette nouvelle a été rédigée dans le cadre du Match d’écriture pendant le festival Les Utopiales en novembre 2016. Le Match était organisé par le Club Présences d’Esprits.
Le principe était d’écrire en une heure et demi une nouvelle avec un thème imposé. On pouvait pioche une à deux contraintes en plus (chacune offrait 15 minutes de plus pour écrire).
Le thème que j’ai tiré pour cette nouvelle était : « La machine à exaucer les vœux », et j’ai choisi de tirer une contrainte au hasard, obtenant « un personnalité multiple ».

« Un monde parfait » a obtenu le Prix du public dans sa catégorie.

Si vous aimez cette histoire, vous pouvez me soutenir financièrement sur Tipeee ! Une manière de me payer des droits d’auteur directement de vous à moi, ou tout simplement de m’encourager à continuer d’écrire des récits…

Je suis heureux. Notre société est vraiment devenue idéale. Je suis debout devant la baie vitrée de mon appartement sur pilotis, savourant mon café écologique. La mer, limpide, vient battre les fondations de mon logement dans un doux bruit qui me berce. L’horizon est splendide… Que demander de plus !

Il faut dire que tous les vices et les travers des êtres humains ont été réglés il y a plusieurs dizaines d’années, alors que le monde était déchiré entre les guerres, les rivalités économiques, la destruction peu à peu de notre environnement, et cette envie, cette jalousie dévorante qui habitaient le cœur de tant de personnes. Je ne sais pas technologiquement comment la science a soudain rejoint la magie, personne ne m’a jamais expliqué précisément comment cela s’est passé… Je n’ai pas vraiment eu la curiosité de chercher les détails techniques, il faut dire. Aujourd’hui, de toute façon, quelle importance ? Nous en bénéficions pour le bien universel, alors, savoir quels travaux ont amené cet immense bénéfice n’a vraiment que peu d’intérêt à mes yeux. Nous avons tellement gagné à nous débarrasser de ces sentiments haineux et nauséabonds, nous ne pouvons que remercier ceux qui ont mis au point La Machine.

 

 

Quel est ce goût infect ? Du café ? Je croyais que je m’étais clairement dit que c’était une horreur de boire ce truc le matin. Et ce bleu turquoise aveuglant ! J’aimais ça sur les cartes postales, pour rêver… Mais passer ma vie devant cette étendue lénifiante, vraiment, c’est trop !

 

 

Je suis heureux. Je lisse machinalement mon pantalon en soie, je me demande ce que je vais pouvoir faire de ma journée. De toute façon, elle sera agréable. Surtout que je passerai voir le terminal de La Machine ce matin. Quel plaisir cela va être…

Je me demande ce que cela a pu faire aux chercheurs, lorsque dans leurs recherches, ils sont arrivés à découvrir la magie. La magie ! Pour de vrai ! Ils ont dû se prendre pour des dieux ! Je me souviens vaguement que les composants qu’ils ont trouvés avaient toujours été présents biologiquement et chimiquement, mais que les humains n’avaient pas su les observer et surtout les comprendre auparavant. Notre espèce avait tellement rêvé à la magie dans ses écrits et dans ses vidéos, pour finalement découvrir que ce n’était pas juste de l’imagination, mais que c’était réel. Quel évènement extraordinaire ! Je suis fier de l’avoir vécu, même si je n’en ai plus trop de souvenirs vu toutes les dizaines et les dizaines d’années qui se sont écoulées depuis. Je crois me souvenir que tout s’est accéléré lorsqu’ils ont compris ce qu’ils avaient sous les yeux. Il faut dire que le champ des possibles s’était tellement agrandi. Quelle merveille cela a dû être ! Mais ce qui est plus formidable encore, c’est d’en avoir fait cadeau à l’Humanité.

 

 

Je m’ennuie. C’est chiant de ne plus avoir rien à faire de la journée, de ne plus être motivé par rien… Et à quoi bon, de toute façon ? Il n’y a plus d’effort à fournir pour quoi que ce soit, il n’y a plus rien qui en vaille la peine. Je me demande ce que ça faisait d’aller draguer une femme en ne sachant pas si on l’épouserait, si on se prendrait une baffe, ou si ce serait un passage plus ou moins court de notre vie.

 

 

 

Je suis heureux. Et je sais que Miranda l’est tout autant. J’aime la regarder dormir, elle qui a des courbes si parfaites. Son petit rire mutin me remplit le cœur de bonheur. Je n’aurais jamais imaginé que nous pouvions nous aimer si fort. Je ne sais pas vraiment d’où elle vient, ni, quelque part, ce qu’elle est vraiment… Mais qu’importe ! Elle est totalement parfaite pour moi. Je l’ai su dès le premier regard. En même temps, c’était tellement logique, elle est exactement, totalement et pleinement celle que j’imaginais dans mes rêves les plus fous ! C’est peut-être ce que j’aime le plus dans ma vie actuelle. Même si ma vie est tellement parfaite.

Lorsque la révélation de l’existence de la magie a eu lieu, je me souviens vaguement qu’il y a eu des réactions excessives sur notre planète d’origine. Il faut dire que l’argent était alors le vrai maître du monde, et tous ceux qui détenaient le pouvoir grâce à lui ont été épouvantés par la perspective de la perte de leur monopole. Heureusement que le laboratoire qui a testé les premières utilisations possibles de la magie avait été lancé en financement participatif, donc indépendant de tout gouvernement et de toute puissance économique. Sans cela, je me demande bien si certains n’auraient pas tenté de faire main basse sur leurs travaux. Je les ai soutenus, à l’époque. C’était il y a si longtemps… Mais comme une bonne partie de mes congénères, j’étais fasciné et j’avais envie de participer à ce que j’imaginais être la plus formidable aventure possible, et qui plus est à ma portée ! Nous avons été des centaines de milliers à y croire. Et nous avons eu raison.

 

 

Les premières années, c’est super cool. Tout est beau, tout est formidable. Mais purée, comme disait un mec célèbre de l’ancien temps, l’éternité, c’est long, surtout à la fin. Disons qu’on fait le tour au bout d’un moment. Les trucs qu’on avait envie de tester, on les a faits dès les dix ou vingt premières années. Après, on cherche, on expérimente. Enfin, on ne réalise pas des trucs sales, forcément. Tout le monde est devenu béat de bonheur. Franchement, j’en peux plus. C’est plus une vie.

 

 

Je suis heureux. Je sais pourquoi cet état est devenu à ce point permanent. Je ne pense pas qu’il fût souhaité, mais peut-être que c’était l’évolution logique de notre espèce, une fois qu’elle a pu enfin s’affranchir de tous les sentiments qui lui plombaient le cœur. Après tout, la spiritualité promettait quelque chose dans ce goût-là, avant La Machine. Que nous devions élever notre conscience — je crois que c’était cette formulation. De toute façon, il ne pouvait pas en être autrement lorsque tout est devenu si facile et si beau.

Bon, je vais aller m’habiller, quand même. Mon créneau sur le terminal est certes privé, mais je n’ai pas envie d’y aller en pyjama. Quand bien même je peux m’y téléporter.

D’ailleurs, quand j’essaye de me souvenir de ce que je pouvais porter autrefois… Quel bonheur de se dire qu’on est totalement libre aujourd’hui dans la manière de se vêtir ! Ou de ne pas se vêtir, d’ailleurs. J’ai entendu parler de la planète où tous vivent nus. Ce n’était pas vraiment mon envie, ni même un fantasme. Pourtant, mon corps est absolument parfait. Mais j’aime la sensation des vêtements bien coupés sur ma peau, j’aime mon reflet dans le miroir lorsque je passe une tenue impeccable. Enfin, peut-être que je pourrais proposer à Miranda d’aller un jour y faire un tour. Pour voir. Même si rien n’est plus parfait que là où nous vivons aujourd’hui.

 

 

Franchement, à quoi bon continuer à se laver et à s’habiller ? De toute façon, on s’en fout vu qu’on ne croise des gens que si on est vraiment en manque de contact humain… Humain ou autre chose d’ailleurs. Bref. Mais vu que l’oisiveté est devenue la reine du monde, je ne pige pas pourquoi on s’accroche à des considérations pareilles ! Et avec la téléportation – purée, la téléportation, quoi ! J’ai l’impression d’être dans… comment s’appelait cette série de l’ancien temps… J’adorais regarder… Star Trek ! Oui, Star Trek. « Kirk à Enterprise ! Téléportation ! » Purée, j’ai même failli oublier ça. Non, vraiment, je ne peux pas continuer cette vie à la con.

 

 

Je suis heureux. Je suis tellement heureux que je me demande bien quel vœu je vais bien pouvoir formuler ce matin. Ma vie est si parfaite aujourd’hui, et depuis si longtemps. Je n’ai même plus envie de me souvenir de ce que j’ai pu connaître autrefois… Tout est si parfait aujourd’hui. Et pour tout le monde ! Nous n’aurions pas imaginé que la magie serait ainsi utilisée : quelle superbe idée ils ont eue ! Réussir à dompter la magie via la technologie, pour qu’elle exauce tous les vœux. Enfin, les vœux de ceux qui les avaient soutenus au départ. Nous avons cru en eux, ils nous ont offert à la possibilité de croire en nous-mêmes. En nos rêves les plus fous. Et de transformer le monde avec nous et nos idéaux.

J’ai été émerveillé de voir tout ce qui a fusé des esprits de chacun. La Machine n’avait pas de limite, quelle merveille technolomagique ! De toutes les applications possibles, il était normal que ce soit la seule véritablement développée : elle permettait absolument tout. Et beaucoup de mes congénères ont alors pensé au bien des autres tout autant qu’au leur. Je crois que l’écologie et la paix ont été les deux premiers souhaits planétaires à avoir été exaucées. Puis il y a eu les souhaits d’autres planètes, dont la mienne que j’adore tant… Tout s’est passé si vite et de manière exponentielle.

Allez, direction le téléporteur ! J’ai mon souhait de la semaine à faire exaucer.

 

 

J’ai l’impression d’aller à l’abattoir. Chaque semaine, c’est pareil. Quand je pense qu’au début, c’était même un vœu par jour ! Faut dire, au départ, on avait tellement de frustration à faire passer qu’on s’en est donné à cœur joie ! Je crois que j’ai d’abord pensé à ma pomme. Les grands sentiments, ce n’était pas mon truc. L’abattoir, j’y vais fort quand même. Je me souviens ce que c’était, dans l’ancien temps, et je pense que ces pauvres bêtes souffraient quand même plus que moi… Mais voilà, c’est l’expression qui va bien, tellement j’en ai ma claque. Trouver une merveille pour mon petit plaisir perso, mon bien-être, et zou ! Vœu exaucé, merci, et à la semaine prochaine. C’est pathétique. Quand on a absolument tout ce dont on rêvait, comment vouloir encore autre chose ? C’est une torture. Pire, je pense de plus en plus qu’avoir tout ce dont on rêve est la pire chose qui peut nous arriver quand je vois le résultat. Il faut que ça cesse. Je n’en peux plus de cette vie vide de sens.

 

 

Je suis heureux. Quel vœu je vais bien pouvoir demander ? Ma vie est tellement parfaite ! Voyons voyons… Qu’est-ce qui pourrait me faire plaisir ?

 

 

L’angoisse de la page blanche… Sérieux, j’en peux plus.

 

 

Je suis heureux. Tous les moindres détails de ma vie sont parfaits. Je suis si heureux ! Qu’est-ce que je pourrais bien avoir pour être encore plus heureux ?

 

 

Sérieux, je ne peux pas continuer… C’est juste pas possible. J’en peux plus.

 

 

Je suis heureux. Je vais faire un joli vœu ! Voyons voyons…

 

 

J’ai trouvé : je souhaite que La Machine ne puisse plus jamais exaucer de vœu.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.